Au XIVᵉ siècle, Oxford comptait plus de cent homicides pour cent mille habitants par an ; l'Europe médiévale en avait trente à quarante. Aujourd'hui, la France en compte un et demi. Ce recul, l'un des plus grands succès de l'humanité, a un nom, la « civilisation des mœurs » (Norbert Elias), et des causes : l'État, le droit, l'école, la prospérité, la confiance. Nous vivons dans la société la moins violente jamais mesurée. C'est le point de départ, et personne ne le dit.
Le cours
01Le fait que personne ne croit
≈ 1,5pour 100 000
habitants : le taux d'homicide en France (environ 1 000 homicides en 2023, un chiffre en hausse)
2023
5,8pour 100 000
habitants : le taux d'homicide mondial (environ 458 000 homicides en 2021)
2021
Amériques et Afrique au-dessus de 12 ; Europe et Asie entre 2 et 3.
≈ 6pour 100 000
habitants : le taux d'homicide aux États-Unis
2022
< 0,3pour 100 000
habitants : le Japon, parmi les taux les plus bas du monde
La France est donc quatre fois moins meurtrière que la moyenne mondiale, quatre fois moins que les États-Unis, et dans la moyenne de l'Europe occidentale. Sur longue période, le taux d'homicide européen a été divisé par vingt à trente depuis le Moyen Âge (Manuel Eisner, 2003). Ce n'est ni une opinion ni un slogan : ce sont les registres de décès.
02La Blessure 1 : un pays qui se croit en guerre
Les enquêtes de victimation du ministère de l'Intérieur (« Vécu et ressenti en matière de sécurité ») le montrent chaque année : une large majorité des Français juge que la délinquance augmente au niveau national, alors qu'une petite minorité se sent en insécurité dans son propre quartier. L'écart entre le ressenti national (nourri par les médias et les réseaux) et le vécu local est l'un des plus documentés des sciences sociales. Il a des conséquences : politiques pénales dictées par l'émotion, prisons pleines, prévention négligée.
Mais la blessure est aussi réelle. Le nombre d'homicides remonte en France depuis 2020 ; les règlements de comptes liés au trafic de stupéfiants ont tué 49 personnes dans les Bouches-du-Rhône en 2023, souvent des très jeunes ; environ une centaine de femmes sont tuées chaque année par leur conjoint ou ex-conjoint ; les violences sexuelles déclarées augmentent (aussi parce qu'elles sont enfin déclarées). Les saisies de cocaïne dépassent 20 tonnes par an, et la production mondiale a atteint un record de plus de 2 700 tonnes en 2022 (ONUDC). La France n'est pas en guerre ; elle a des fronts précis.
49morts
dans les règlements de comptes liés au narcotrafic dans les Bouches-du-Rhône en 2023
2023
≈ 100femmes
tuées chaque année par leur conjoint ou ex-conjoint
2022-2023
2 757tonnes
de cocaïne produites dans le monde en 2022, un record
2022
03La Blessure 2 : des prisons qui fabriquent de la récidive
> 80 000détenus
en France, record historique, pour environ 62 000 places : une densité moyenne de près de 130 %, et plus de 150 % dans de nombreuses maisons d'arrêt
2024
≈ 6 sur 10
condamnés sortant de prison recondamnés dans les cinq ans
Le taux varie selon l'infraction et la durée.
≈ 20 %
de récidive à deux ans en Norvège, l'un des plus bas du monde
≈ 530pour 100 000
habitants : le taux d'incarcération des États-Unis, contre environ 120 en France et 50 en Norvège
2023
Voici le cœur dérangeant : la prison telle que la France la pratique, surpeuplée, oisive (moins d'un détenu sur trois travaille), courte (la majorité des peines font moins d'un an), produit de la récidive. Le pays qui enferme le plus au monde, les États-Unis, a un taux d'homicide quatre fois supérieur au nôtre ; celui qui enferme le moins et le mieux, la Norvège, a la récidive la plus faible. La corrélation n'est pas une preuve, mais elle interdit de croire que « plus de prison » suffit.
04Comprendre · Le miroir : le Salvador et la Norvège
Deux pays ont choisi des voies opposées, et les résultats méritent d'être regardés en face.
| Salvador | Norvège |
|---|
| Point de départ | 103 homicides pour 100 000 habitants en 2015, le pays le plus meurtrier du monde (gangs MS-13 et Barrio 18) | Taux d'homicide déjà bas, récidive élevée dans les années 1990 |
| Méthode | État d'exception depuis mars 2022, arrestations de masse, méga-prison de 40 000 places, suspension de garanties judiciaires | Prisons ouvertes, cellules individuelles, travail et formation, personnel formé, principe de « normalité » (la peine est la privation de liberté, rien d'autre) ; prison de Halden (2010) |
| Résultat | 2,4 homicides pour 100 000 en 2023 (chiffre officiel) : divisé par quarante ; mais plus de 1 % de la population incarcérée, le taux le plus élevé du monde, et des milliers de détentions arbitraires dénoncées par Amnesty International et Human Rights Watch | Récidive d'environ 20 % à deux ans ; taux d'incarcération de 50 pour 100 000 ; l'un des pays les plus sûrs du monde |
| Leçon | La force brute réduit la violence à court terme, à un coût humain et démocratique que le cours ne cache pas ; sa durabilité est inconnue | Traiter le détenu comme un futur voisin coûte cher par place et rapporte en récidive évitée |
Le point commun oublié : dans les deux cas, les homicides ont baissé quand l'État a repris le contrôle du territoire et de la vie en détention. Le désaccord porte sur le prix (droits, argent, humanité) et sur la durée.
103 → 2,4pour 100 000
chute du taux d'homicide au Salvador entre 2015 et 2023 selon les chiffres officiels
2015-2023
Chiffres 2023 contestés dans leur méthode par des ONG.
> 1 %
de la population salvadorienne incarcérée : le taux le plus élevé du monde
2023-2024
05Comprendre · L'économie de la sécurité, un enjeu de gestion
Pour une école de commerce, la criminalité est d'abord un coût et un marché. Un coût : vols, fraudes, cyberattaques, contrefaçon (le commerce mondial de contrefaçons est estimé à 464 milliards de dollars en 2019, soit 2,5 % du commerce mondial, selon l'OCDE et l'EUIPO), démarque inconnue de la distribution, primes d'assurance, conformité anti-blanchiment et anti-corruption (loi Sapin II, 2016). Un marché : la sécurité privée emploie environ 180 000 salariés en France (branche prévention-sécurité), la cybersécurité recrute massivement, la conformité est devenue une fonction de direction. Et une responsabilité : le devoir de vigilance, la lutte contre le travail forcé et la criminalité environnementale engagent désormais les entreprises sur leurs chaînes d'approvisionnement. Le dirigeant durable gère la sécurité comme un risque et une opportunité, jamais comme une peur.
464Md$
de commerce mondial de produits contrefaits en 2019, environ 2,5 % du commerce mondial
2019
2016
Loi Sapin II : programme anti-corruption obligatoire pour les entreprises de plus de 500 salariés et 100 M€ de chiffre d'affaires
2016
06Comprendre · Les causes que la recherche connaît
- Les inégalités : à travers les pays, l'inégalité des revenus est l'un des meilleurs prédicteurs du taux d'homicide (Fajnzylber, Lederman et Loayza, 2002).
- La jeunesse masculine sans perspective : les homicides sont commis et subis d'abord par des hommes de 15 à 30 ans ; l'emploi et l'école sont des politiques de sécurité.
- Les armes : la disponibilité des armes à feu explique une grande part de l'écart États-Unis / Europe.
- Les marchés illégaux : la prohibition crée des marchés sans tribunal, où la violence est le seul contrat (drogues, prostitution, trafics).
- La confiance et l'État : les pays où l'on fait confiance à la police, à la justice et aux voisins (Scandinavie, Japon) sont les plus sûrs.
- La petite enfance : le programme Perry Preschool (Michigan, 1962) a suivi ses enfants pendant 40 ans ; ceux qui en ont bénéficié ont eu moins d'arrestations et de meilleurs revenus, avec un rendement de 7 à 12 dollars par dollar investi (Heckman).
07La Blessure 3 : la criminalité qui tue le vivant
Il existe une criminalité massive, rentable, peu réprimée, et presque absente du débat : celle qui détruit la nature. Le PNUE et INTERPOL l'évaluent entre 91 et 258 milliards de dollars par an, ce qui en fait la quatrième activité criminelle mondiale après les drogues, la contrefaçon et la traite. Bois illégal (15 à 30 % du commerce mondial du bois), pêche illicite (11 à 26 millions de tonnes par an, jusqu'à un poisson sur cinq), trafic d'espèces (7 à 23 milliards de dollars), déchets exportés, pollutions industrielles, orpaillage. En France, la loi du 24 décembre 2020 a créé des pôles régionaux spécialisés en environnement et une convention judiciaire d'intérêt public environnementale ; l'OFB compte environ 1 700 inspecteurs de l'environnement. C'est peu face aux enjeux, et c'est un métier d'avenir.
91 à 258Md$/an
de criminalité environnementale dans le monde, quatrième activité criminelle mondiale
2016
11 à 26Mt/an
de poissons pêchés illégalement, non déclarés et non réglementés
estimation
2020
Loi du 24 décembre 2020 : parquets et juridictions spécialisés en matière d'environnement, convention judiciaire d'intérêt public environnementale
2020
08Ce qui avance : les pistes
- La justice restaurative (loi du 15 août 2014, article 10-1 du Code de procédure pénale) : rencontres encadrées entre auteurs et victimes ; « justice restaurative » est cherché 8 100 fois par mois sur Google en France, signe d'un besoin.
- Le travail et la formation en détention : contrat d'emploi pénitentiaire (loi de 2021), entreprises adaptées en prison, objectif de doubler le taux d'emploi.
- Les peines alternatives : travail d'intérêt général, sursis probatoire, bracelet ; la loi de 2019 a voulu limiter les peines de moins d'un mois.
- La prévention précoce : petite enfance, décrochage, santé mentale, sport : ce que la Norvège et le Québec financent, et que Perry Preschool a prouvé.
- Le contrôle du territoire : présence de proximité, saisie des avoirs criminels (l'AGRASC a saisi des centaines de millions d'euros), lutte contre le blanchiment.
- La justice environnementale : pôles spécialisés, OFB, CJIP, et bientôt, peut-être, le crime d'écocide dans le droit européen (directive 2024/1203 sur la protection de l'environnement par le droit pénal).
09Esprit critique
- Les statistiques policières mesurent l'activité de la police autant que la délinquance ; seules les enquêtes de victimation et les registres de décès (homicides) sont robustes. Le cours n'utilise que ceux-là pour les comparaisons.
- Comparer des pays suppose des définitions identiques : l'ONUDC harmonise les homicides, pas les « violences ».
- Le Salvador prouve qu'une politique peut « marcher » sur un indicateur et échouer sur tous les autres (droits, démocratie, durabilité) ; SEAL enseigne à regarder tous les indicateurs.
- La Norvège est riche, petite et homogène ; son modèle s'inspire, il ne se copie pas.
10Agir : métiers et pistes
Métiers : inspecteur·rice de l'environnement (OFB), analyste criminologue, chargé·e de prévention en collectivité, conseiller·ère pénitentiaire d'insertion et de probation, médiateur·rice en justice restaurative, juriste en droit pénal de l'environnement, responsable conformité anti-blanchiment, chargé·e de programmes de réinsertion par l'emploi (entreprises d'insertion, Territoires zéro chômeur).
1 fait → 1 métier → 1 formation
Le fait : la criminalité environnementale pèse entre 91 et 258 milliards de dollars par an (PNUE/INTERPOL, 2016).
Le métier qui y répond : inspecteur·rice de l'environnement à l'Office français de la biodiversité.
La formation qui y mène : Mastère Direction RSE & gouvernance CSRD (SEAL), avec le cours-reportage CR-30 « Droit de l'environnement & devoir de vigilance ».
11Auto-test
Quel est le taux d'homicide de la France, et celui du monde ?
Environ 1,5 pour 100 000 (SSMSI, 2023) contre 5,8 pour 100 000 (ONUDC, 2021).
Quel pays a le taux d'incarcération le plus élevé du monde depuis 2023 ?
Le Salvador, avec plus de 1 % de sa population détenue (World Prison Brief).
Quelle est la quatrième activité criminelle mondiale ?
La criminalité environnementale, 91 à 258 milliards de dollars par an (PNUE/INTERPOL).
Qu'est-ce que la justice restaurative ?
Une rencontre encadrée entre auteurs et victimes d'infractions, prévue par la loi du 15 août 2014.
Que montre le programme Perry Preschool ?
Qu'un investissement précoce dans la petite enfance réduit les arrestations et rapporte 7 à 12 dollars par dollar investi.